Pour ma part maintes et maintes fois. Dans la bouche de ma mère face aux nouvelles technologies, de mes grands parents avec les communications instantamnées…, et forcément dans la mienne en voyant des nouveaux étudiants de mon école ne connaissant rien à nos vieilles (5 ans) traditions universitaires ou encore en voyant l’avènement futur de la réalité augmentée. Les nouveautés liées à cette phrase nous semblent parfois baffouer nos valeurs les plus fortes, nous déconnecter de ce qui est “vraiment réel” ou encore de nous faire oublier la patience et la “joie” de l’ennui ou de la frustration. Parce que lorsqu’on prononce cette phrase, on sent de part notre expérience vécue, et ce de manière plutôt légitime face à elle, que l’on est dans le “vrai” et qu’on a connu le Temps où c’était “meilleur”.
“Serons-nous toujours des vieux cons ?” ou “Le progrès technique à l’heure de la virtualisation et des réalités artificielles”
Depuis le début de l’humanité, l’Homme n’a cessé de progresser, d’évoluer d’abord pour survivre, pour améliorer ses conditions de vie puis pour son confort. De nos jours, l’appropriation du feu, l’écriture, la roue, la machine à laver, nous semble nécessaires et nous justifions cette nécessité aisément: gain de vie, gain de savoir, gain de temps. Le feu nous permet de vivre, l’écriture de se rappeler, la roue d’effectuer des tâches plus rapidement et de nous déplacer facilement, et la machine à laver symbolise notre confort moderne et l’émancipation face aux tâches ménagères (vers désormais l’émancipation d’une réalité trop fade?). La plupart d’entre nous, moi y compris, tiennent ces progrès - et tant d’autres - comme acquis et n’imagine aucune raison de les remettre en cause. Ils nous sont utiles, souvent nécessaires.
Pourtant, des hommes avant nous ont été réfractaires à certaines de ces évolutions, qui sont pour nous aujourd’hui ancrées dans la base de notre réalité.
Prenons l’exemple de l’écriture avant l’imprimerie
Prenons l’exemple de l’écriture avant l’imprimerie (1450, Gutemberg) et ouvrons une longue parenthèse: En Grèce antique la mémoire était vénérée, comme nous le transmettent Cicéron (106 - 43 av. J.-C): “La mémoire est le trésor et gardien de toutes choses” et Eschyle (525 - 456 av. J.-C): “La mémoire est mère de toute sagesse”. Les lettrés travaillaient leur mémoire, dite “artificielle”, à l’aide de ce qu’on appelle aujourd’hui le “Palais mental” (Poète Simonide de Céos, 556 - 467 av. J.-C). De nombreux livres manuscrits expliquaient comment travailler sa mémoire et la perfectionner, notamment encore au Moyen-Age. Les récits venaient de la tradition orale, on citait les oeuvres écrites de mémoire pour ne pas à avoir à rechercher dans un rouleau sans index et sans pagination la citation voulue -pages et numérotation naissent vers le XIIe siècle et encore sont très rarement utilisées avant la presse à caractères mobiles de Gutenberg-. De plus, d’une copie à l’autre le passage souhaité n’était pas forcément au même endroit sur le rouleau, étant donné que les scribes n’écivaient pas tous à la même taille.
Il faut imaginer un monde où les quelques livres existants sont manuscrits, roulés autour de vieux rouleaux, s’abimant à la moindre consultation. Les écrits sont présents pour apprendre une bonne fois pour toute, ensuite c’est à la mémoire de faire son travail, si l’on veut se considérer comme savant.
" C’est ainsi que toi, père de l’écriture, tu lui attribues bénévolement une efficacité contraire à celle dont elle est capable; car elle produira l’oubli dans les âmes en leur faisant négliger la mémoire : confiants dans l’écriture, c’est du dehors, par des caractères étrangers, et non plus du dedans, du fond d’eux-mêmes qu’ils chercheront à susciter leurs souvenirs; tu as trouvé le moyen, non pas de retenir, mais de renouveler le souvenir, et ce que tu vas procurer à tes disciples, c’est la présomption qu’ils ont la science, et non la science elle-même; car, quand ils auront beaucoup lu sans apprendre, ils se croiront très savants, et ils ne seront le plus souvent que des ignorants de commerce incommode, parce qu’ils se croiront savants sans l’être." (Platon, Phèdre, 274 - 275)
Pour Socrate, comme l’écrit Platon, la parole écrite était le premier pas vers l’oubli d’une rigueur et le déclin d’un monde. Où sera donc le bon vieux temps où les hommes pouvaient réciter des textes entiers de tête? Ici on peut faire le parallèle entre les résultats de recherches internet sur notre téléphone, que l’on ne retient souvent pas, et la lecture sans apprentissage selon Socrate. Encore faut-il préciser que le premier est désormais totalement instantamné alors que l’autre nécessite un effort de recherche conséquent. Que penserait Socrate de cette foule d’informations accessibles dans le creux de notre main?
Quand sera-t-il alors de l’imprimerie? Ce que les premiers imprimeurs appelaient d’eux même ars artificialiter scribendi, l’“art de l’écriture artificielle”? Pour Victor Hugo, vivant les changements de l’imprimerie trois siècles après son invention, ce fut, avec joie, la fin du temps des cathédrales: “Ceci tuera cela. (…) le livre tuera l’édifice.” (Notre-Dame de Paris, 1831); que “Cela” soit l’Eglise ou les cathédrales invisibles de la mémoire. Il faut aussi imaginer qu’avant l’imprimerie le savoir était restreint, les opinions peu variés, les langues multiples et la connaissance souvent entre les mains de l’Eglise. En effet de nombreux moines étaient des copistes anonymes et le peuple n’avait pas accès à la Sainte Ecriture retenue entre les murs des monastères dans des rouleaux de parchemins. Le livre imprimé popularise la lecture, fait apparaître les langues officielles, des controverses, le partage du savoir, mais aussi les oeuvres romanesques et l’imaginaire:
“Celui qui, le premier, abrégea le travail des copistes en inventant le caractère mobile dispersait en fait des années de mercenaires, destituait la plupart des souverains et des sénats, et faisait naître tout un monde démocratique” (Thomas Cartyle, 1836)
Comme pour internet (du moins à ses origines premières), l’imprimerie est un pas de plus vers la liberté d’expression du plus grand nombre et l’accès à un savoir toujours plus large.
Pour résumer, l’imprimerie fut un changement qui allait bouleverser totalement la vie de la société pendant longtemps, en bien pour les uns, en mal pour d’autres.
Si malgré ce long exemple vous n’êtes toujours pas convaincu du trait réactionnaire de l’espèce humaine face aux changements de paradigmes et au temps nécessaire pour l’acceptation de ce changement malgré ses bienfaits, sachez qu’il y en a d’autres (le microphone qui amplifiait la voix était perçu comme de la triche, …).
Pouvons-nous donc faire le parallèle entre cette évolution, qu’est celle du papier, avec celle du virtuel?
Pouvons-nous donc faire le parallèle entre cette évolution, qu’est celle du papier, avec celle du virtuel? Toutes les deux sont indubitablement des tourants majeurs de la société et l’ont, ou la, transforment. Elles semblent comparables. Cependant, de mon point de vue (et peut être aussi du votre) centré sur notre époque, j’ai l’impression que le changement actuel est bien plus grand et qui révolutionne le monde avec bien plus d’importance. Pour moi, ce n’est ni internet ni l’ordinateur, avec qui j’ai grandis (mais qui sont peut être vos bêtes noires à vous, comme cela l’est pour ma mère) mais c’est de la réalité augmentée, virtuelle, artificielle, dont je suis réactionnaire. Celle que nous cotoyons dans les romans de sciences fictions et que nous sentons poindre à notre porte. J’ai peur qu’elle nous coupe de la réalité physique, et nous plonge dans l’artificiel, que nous en oublions la “vraie vie”.
Il y a t-il vraiment du “mal” à se diriger de plus en plus dans le virtuel? Le progrès est certes emplein de moralité puisqu’il nous conditionne. Les progrès de l’imprimerie, de l’ordinateur ont apporté énormément, notamment dans la circulation du savoir, du moins pour ceux qui se connaissent assez pour déjouer les pièges de la facilité technique et prendre seulement ce dont ils ont besoin. Peut-être en sera-t-il de même pour les technologies de virtualisations.
Pourtant, même moi, tenant ce discours, devant l’avénement de la réalité augmentée, je justifie mon Temps. Je le trouve être le plus juste, le plus vrai, le plus réel.
Alors aujourd’hui je me demande, ai-je raison ou suis-je déjà une vieille réac’?
Faut-il se battre pour que le futur reste à l’image -la plus glorieuse- de notre présent ou se battre pour un futur que nous ferons le choix d’aimer malgré ses différences avec notre Temps perdu?
Compléments
Si vous vous intéressez plus en avant aux problématiques liées au progrès, son bien fondé et sa moralité, je vous conseille chaudement le livre, assez court et facile d’accès: Pourquoi j’ai mangé mon père
Quelques liens intéressants:
- Extrait du livre Les Découvreurs de Daniel Boostin sur la mémoire: https://www.neuro-environnement.com/les-vedettes-du-mois/la-m%C3%89moire-d-un-art-herm%C3%89tique-%C3%80-l-encyclop%C3%89die-participative
- Questionnement sur le passage de Victor Hugo à propos des changements du à l’invention de l’imprimerie: https://www.books.fr/ceci-tuera-cela/