L’inexplicable faculté de vivre
Aujourd’hui, en France et dans de nombreux autres États, rares sont les personnes en proie à la survie, la “vraie”, celle où tout l’énergie de notre être est poussée par la quête de nourriture, d’abri, du minimum de confort. Il reste, pour la plupart des gens - dont moi -, la vie et avec elle ses interminables questions (de privilégiés ?) qui bouleversent à un moment ou un autre nos esprits:
Qui suis-je?
Pourquoi suis-je en vie?
Quel est le sens de ma vie?
Quel est le sens du monde?
Que dois-je faire de ma vie, du temps que j’ai sur Terre?
Je dois avouer que j’attendais (des) réponses qui auraient dû apparaître claires et limpides donnant du sens à ma vie ; peut-être que vous aussi. Je me déçois tout de suite en me disant que non. Ça n’apparaîtra pas comme ça. J’aurais voulu. Un délicieux contentement de savoir que le chemin menait quelque part, qu’il avait un but. Que nous avions un but. Certains ont une passion, une ambition qui leur fait tenir la tête hors de l’eau, ou un idéal, d’autres s’étourdissent et se voilent pour ne pas penser. Et d’autres cherchent. J’ose espérer que nous sommes nombreux, tous peut-être à nos instants perdus. Je ne sais pas vous, mais plus je pense et plus ça me fait mal : de ne pas savoir, de me savoir perdue, de ne pas me savoir exister.
Souvent nous restons perplexes face à ces questions auxquelles nous n’arrivons pas à formuler une réponse convenable, convenable pour nous même (hormis certainement pour ceux qui croient en Dieu et qui ont peut-être un plus grand repos de l’âme). Une fois ce questionnement insinué en nous, mêlé à nos petits soucis quotidiens, rien ne veut plus occuper notre esprit. Il semble donc qu’il faille l’occuper avec d’autres choses, plus douces, pour ne point rester dans ce doute de soi, du monde et cette absurdité vertigineuse.
Alors pour occuper notre esprit, notre temps de vie, et arrêter de se torturer la tête, nous tuons le temps. Et quoi de mieux pour cela que de le faire disparaître ?
Jeux, vidéos, télévision, alcool, beuh, sexe, … tellement de “passe-temps” pour nous aider à faire passer le temps et surtout combler les moments où nous aurions pu risquer de nous retrouver seul face à nous même. Combien de fois les évitons-nous, certainement de façon inconsciente, pour se soustraire aux affres de la pensée de soi, sur soi, par soi.
Pour cela il y a la solution répétée maintes et maintes fois: profiter de l’instant présent. L’instant est unique et n’arrivera jamais plus, c’est un présent fragile et fugace que l’on ne pourra jamais goûter assez. C’est une chose que l’on entend souvent lorsque l’on nous dit d’apprendre à savourer le présent, l’instant, l’instant présent. Pourtant chaque instant, absolument tous, sans pouvoir mettre de délimitation de période, est unique également. Est-ce que ces successions d’unicité nous feraient-elles perdre l’envie de se délecter de la beauté du temps qui passe? Peut-être… Ne pouvons-nous pas rester perpétuellement grisés face à l’avancement du temps? Non, nous ne pouvons pas.
Pour moi, cette solution de contemplation est une impasse. Malgré mes efforts je ne peux réussir à m’émerveiller de chaque instant de ma vie, je ne peux m’empêcher de me tourmenter et je ne peux m’empêcher de flâner légèrement pour oublier les tourments.
Comment alors conjuger le temps?
Peut-être la réponse est-elle la plus évidente et la plus complexe à la fois, celle d’en avoir conscience, d’accepter l’absurdité de l’existence et au dessus de cela aimer la vie.
La complexité de bâtir
En parallèle - mais aussi en résonance - de cette première réflexion, c’est à dire tuer le temps pour ne pas se confronter à son conflit existentiel, nous pouvons faire le constat suivant: Il est difficile de se mettre en action, d’agir, d’entreprendre, de construire un projet (comme écrire un article) pour lequel nous ne recevons en finalité qu’une satisfaction personnelle. Face à cela il est très simple de s’oublier une heure ou deux, par exemple, sur son téléphone. Oubli qui est, si je ne m’abuse, intimement lié à une fuite involontaire et volontaire pour se soustraire à un investissement. Pourtant cet investissement est un souhait de notre part et nous procurerait moult plaisirs - mais des plaisirs encore trop lointains.
Le plaisir que l’on va prendre en regardant un épisode de série, en se masturbant, en jouant en ligne est un plaisir certain et immédiatement acquis. A contrario lorsque nous nous imaginons débuter un travail de réflexion ou d’engagement - que nous voulons vraiment réaliser ! -, nous n’en voyons pas le bout. Ni même ne touchons du doigt le plaisir futur que la réalisation de ce projet personnel va nous procurer. De fait, nous remettons très souvent à plus tard des choses que nous voulons faire en vue de leur difficulté. Nous les reportons également face à la multitude de petits plaisirs faciles omniprésents et qui n’attendent que nous. Pourtant la satisfaction éprouvée en réalisant par soi même quelque chose de complexe est bien plus savoureuse - du moins chez moi - que celle de passer du temps à scroller de belles photos sur son smartphone.
Nous faisons donc disparaître le temps que nous pourrions consacrer à des activités que nous voulons faire un jour - ce fameux “un jour” - parce qu’il est plus simple et plus sécurisant de ne rien faire, de le faire “un jour”.
Le paradoxe face au temps
Pour ne pas se tourmenter seul face à soi même, nous rêvons ce que nous voulons être. Pour ne pas se confronter à des projets qui nous sont chers, nous imaginons ce que nous pourrions faire. Pour ne pas avoir à savoir quoi faire de sa vie, nous tuons ce précieux temps que nous avons et par cela même nous répondons sans le savoir à cette fameuse question.
Et moi je fais de la branlette intellectuelle.