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7 milliards de suspects, visionnage à Nairobi

Ce documentaire, j'avais eu l'occasion de le voir lors de sa sortie en 2020. J'avais été indignée de la potentialité d'être surveillée constamment, pourtant, déjà, une petite voix mesquine dans la tête me disait: Pourquoi pas? Si cela te rassure, te met plus en sécurité, de toute façon tu n'as rien à te reprocher non? J'avais fait taire cette voix. Et me voici, fin novembre 2022, à revoir ce documentaire à l'Alliance Française de Nairobi dans une atmosphère où la sensation d'insécurité colle à la peau.

Tous surveillés, 7 milliards de suspects, est un documentaire diffusé en 2020 sur Arte qui fait état de la surveillance globale via les caméras de surveillance et les nouvelles technologies telles que la reconnaissance faciale.

Dictature 3.0
On le surnomme le “marché de la peur”, estimé à 40 milliards de dollars par an. Colossaux, les enjeux de la surveillance intelligente aiguisent les appétits de sociétés prêtes à promouvoir le “modèle Big Brother” pour engranger les plus grands bénéfices. L’enquête internationale de Sylvain Louvet démonte les rouages de cette machine aux innombrables facettes et dévoile la relation incestueuse qui se noue entre les industriels et les pouvoirs publics.

Ce documentaire, j’avais eu l’occasion de le voir lors de sa sortie en 2020. J’avais été indignée de la potentialité d’être surveillée constamment, presque “suivie” via les caméras de surveillance. Pourtant, déjà, une petite voix mesquine dans la tête me disait: “Pourquoi pas? Si cela te rassure, te met plus en sécurité, de toute façon tu n’as rien à te reprocher non?” J’avais fait taire cette voix: les libertés fondamentales sont plus importantes et les dérives d’une telle surveillance globale trop dangereuses.

Et me voici, fin novembre 2022, à revoir ce documentaire à l’Alliance Française de Nairobi dans une atmosphère où la sensation d’insécurité me colle à la peau. Ici au Kenya, la méfiance ne circule que trop bien parmi la communauté blanche: racontée, vécue, entretenue. Les histoires de vols qui circulent sur les groupes WhatsApp ou racontées au détour d’une conversation; sa propre sensation dans la rue même si rien n’est jamais arrivé; les conseils qui augmentent la crainte: toujours en voiture, pas marcher seul. L’insécurité, me semble, bien que réelle, perdurer surtout à travers les discours et les habitudes. Il est rare de croiser des blancs marchant dans la rue que ce soit dans les quartiers résidentiels ou dans le centre ville. Les pratiques ne changent pas et avec elles stagne une psychose collective adoptée et alimentée.

J’aborde ce sujet avec un recul faible et neuf. Je me suis sentie moi aussi engluée dans cette peur et il est bien dur de s’en défaire. Alors, en regardant ici “7 milliards de suspects” la petite voix est revenue, bien plus forte: “Ce serait bien non? Peut-être qu’avec cette surveillance il serait possible de marcher sereinement dans la rue? Ne plus combattre la peur, car elle n’existerait plus.”

Ô combien il est facile de tomber dans le “marché de la peur”. Ô combien il est important de rappeler encore une fois, sans suffisance, que cette peur est instrumentalisée pour servir des intérêts privés, générer du profit, museler et contrôler. Que son usage ne sert pas une finalité de sécurité mais une impression de sûreté trompeuse. Comme dans Nous, Le Meilleur des Mondes, La Zone du Dehors, notre émotif allié aux arguments politiques et marketings, nous donne à croire qu’il faut concéder “un peu” de notre liberté pour “gagner” une sécurité et un bonheur plus stable.

Comme montré dans le documentaire avec l’exemple effroyable de Nice: les caméras de surveillance n’augmentent pas la sécurité. Les renseignements permettant de déjouer les attentats proviennent majoritairement de sources humaines et les caméras sont d’un faible recours. La surveillance globale ne change pas les usages du moins tant qu’elle n’est pas couplée à une service de crédit social comme c’est le cas en Chine: une population qui juge et met elle même au ban de la société les individus déviants.

La reconnaissance faciale, alliée à la vidéo surveillance, permet d’afficher sur des écrans les visages des citoyens qui viennent de traverser la route alors que le feu piéton est rouge. Les citoyens qui se comportent mal, ne respectent pas les règles de l’espace public sont privés du droit de voyager, d’utiliser les transports en commun. Ils sont mis sur liste noire (article, interdiction de voyager citoyens chinois).

Encore une fois l’envie d’écouter la petite voix dans ma tête qui me dit: “Et alors? C’est bien, non? Comme ça les gens respectent enfin les règles! Plus de papiers par terre! Si tu n’as rien à te reprocher tout va bien.”

Oui on pourrait céder à l’envie d’écouter cette voix et glisser tranquillement dans son canapé en se disant que le Meilleur des Mondes n’est pas si mal.

Le meilleur et le pire argument pour ce système nous est servi sur un plateau par un chercheur chinois Lin Junyue, théoricien du crédit social: “Que chacun vive bien et après on réfléchira aux droits de l’Homme”; “la France devrait adopter notre système de crédit social, pour régler ces mouvements sociaux. Avec ce système pas de Gilets Jaunes, ils auraient été détectés avant qu’ils n’agissent.” Et c’est bien cela l’effet pervers de la surveillance globale et d’une politique de régulation immédiate: brider la répression avant même qu’elle n’existe, effacer les manifestations, museler la liberté d’expression. Comment s’assurer alors que le pouvoir n’aille pas trop loin?

Pour reprendre l’idée de Laurent Mucchelli, Directeur de recherche au CNRS, des événements extraordinaires viennent chambouler les règles ordinaires, ils créent une émotion, une panique et changent les usages. Au début pour des usages restreints, liés à des services isolés , puis tout doucement précédent après précédent, l’utilisation s’inscrit pour de bon dans le quotidien. Les gardes fous disparaissent, ce qui était une initiative de surveillance pour lutter contre le terrorisme devient un outil de surveillance et de conditionnement d’une population entière. Il n’y a qu’un pas. C’est pourquoi les activistes militent contre la reconnaissance faciale dans l’espace public: pas parce qu’ils ont quelque chose à se reprocher mais parce que l’exemple concret de le Chine nous montre l’atteinte potentielle à notre liberté de manifester, notre liberté d’expression, notre droit à l’anonymat.

Mon envie, loin du “bon sens” et en plein dans l’insouciante naïveté, est de croire, rêver et incarner un monde de confiance et de coopération. Quelle puissance d’avoir le pouvoir de croire, d’accorder confiance et d’écarter la peur. Société de surveillance globale ou non, le risque zéro n’existe pas. La possibilité de perdre notre droit à la désobéissance civile, elle, est bien réelle.

Quelques ressources:

Généré avec Hugo
Thème Stack conçu par Jimmy